Attendre.
Attendre un appel, s'attendre à ce que le monstre surgisse à tous moments, attendre des résultats, un signe, des gens, s'attendre à ce que les gens correspondent à l'idée que l'on s'en fait…
Attendre est un en-suspens qui distille deux opposés à un milliardième de seconde d'intervalle. C'est de cet infime intervalle que nait le lent épuisement rongeur qu'il sécrète. Seconde après seconde il aura mille fois tiré sur vos nerfs, sans jamais les faire grincer pour qu'aucun mouvement ne soit détectable.
Attendre est l'illusion d'une absence de mouvement qui s'étale dans le temps, fait aussi inconcevable que de ne pas exister exactement ici.
L'attente s'apparente à ces états critiques qui ne siéent pas encore à notre entendement, lien inconcevable entre deux états parfaitement définis. Au même titre qu'il existe une physique et une physique quantique sans savoir quels principes appliquer pour les relier (la dimension temps, l'ubiquité… ne sont pas encore consciemment utilisés), il existe un état de fait perçu (accomplis, accomplis, à accomplir) , et l'état d'attente, un rien qui se prolonge dans l'espace et le temps.
Si cette fraction de seconde n'existait pas, l'illusion s'évanouirait, créant un état stable d'opposés qui s'annulent. Plus de mouvement hors de portée, hors de conscience, plus d'attente.
L'on peut être ainsi tenté de ne jamais attendre, de la transformer en urgence et d'agir inconsidérément, où au contraire on peut se laisser happer par une saveur illusoire, fantasmagorique en plongeant corps et âmes dans un devenir.
L'attente modèle notre univers en façonnant les reliefs, les vastes plaines du suspends, les collines de l'équilibre, les montagnes abruptes d'une attente coupée court… l'attente sculpte en rongeant, limant, identique à l'érosion tandis que l'action sculpte en créant, rajoutant. Les deux sont indispensables, les doser est un art.
Être perpétuellement dans l'action épuise. S'arrêter, attendre est nécessaire pour prendre du recul, pour laisser poser les amas et les affiner sans faire le moindre geste entendu : l'infime-mouvement, l'illusion d'une non action, la lime des opposés.
Reste la question de savoir comment gérer l'attente vorace, celle qui monopolise l'attention, le souffle, la centre sur elle et son aberration.
J'en sais rien. Le seul leurre que j'ai trouvé est de se faire une raison. De l'impermanence idéalement. Du pire généralement.
Cette dernière solution est loin d'être la bonne, sans cesse en équilibre entre l'illusion et la réalité. Choisir une réalité future et l'endosser au présent fait illusion, mais n'est pas encore à sa taille. Trop grande, elle glisse, trop petite elle nous étouffe. Voici donc un des mauvais moyens d'occuper l'attente : essayer d'ajuster au présent une idée du futur.
A lire cette solution, on en perçoit une plus sensée, celle de ne rien faire, de ne pas combler le vide qui rend la situation indécise, ne pas caler la table mais essayer de sentir le rythme que procure le balancement et l'adopter. Ainsi l'on entre dans l'espace attente, l'objet de l'attente cesse de vaciller (puisque nous vacillons au même rythme), et apparait la situation statique et son danger de faux infini. Oscillant avec l'idée de son attente, sa concrétisation peut alors ne plus avoir d'intérêt, ne jamais rivaliser avec l'état de l'idée, son illusion.
On attendrait certainement mieux si l'on n'imaginait pas posséder les événements où qu'ils nous étaient dûs.
Nous baignons plus où moins dans l'attente, mais savoir entrer en attente et en sortir m'apparait un art bien difficile. Faire, laisser faire, faire, laisser faire, de plus en plus fréquemment, vite, les notions se mélangent, créent un état non trouvé, ce moteur qui nous manque, qui manque à nos deux physiques, cet innommé qui peut-être une fois découvert changera notre perception entière du monde.
En attendant…